Ecologie et capitalisme

Le système capitaliste mondialisé nous semble directement responsable de la situation suicidaire qui est la nôtre. Pour pouvoir en sortir, il nous paraît indispensable de regarder ce système en face, de le décrire et de le nommer tel qu’il est, afin que nos recherches d’alternatives ne fassent pas abstraction des forces qui s’y opposent. Il y a une véritable lutte à mener, dans nos vies quotidiennes, dans nos quartiers, dans nos villages et dans nos villes, comme au niveau national et international. Un énorme conflit d’intérêt est en jeu. Pour espérer le résoudre, il nous faut être en capacité de mettre à jour ce qui fait gravement problème. Même dans la perspective non-violente qui est la nôtre, il ne suffira pas de vouloir toucher la conscience des acteurs du système qui nous écrase. Nous allons devoir lui retirer notre participation, notre soumission et notre dépendance et nous confronter à ses ambitions dévastatrices. C’est la force que Gandhi a proposé aux Indiens pour se libérer du joug de l’empire colonial britannique. C’est bien cette force que nous voulons proposer de mettre en oeuvre aujourd’hui pour renverser l’ordre établi qui nous mène à l’autodestruction.
Ce combat, nous voulons le mener avec l’énergie de la créativité positive, en refusant l’emprise du désespoir. C’est cet engagement et cet élan que nous souhaitons faire partager.

L’urgence écologique

La situation de la planète Terre, berceau de notre humanité, est des plus inquiétantes.
Les bouleversements qui nous guettent sont d’une telle ampleur et d’une telle imminence qu’ils ne nous laissent que peu de temps pour une mobilisation qui doit être forte, rapide et radicale. Il est urgent d’agir à la racine des problèmes si nous voulons pouvoir traverser les décennies à venir sans catastrophe majeure.
Tous les signaux sont au rouge. Les experts du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) et la quasi totalité des scientifiques sont aujourd’hui d’accord pour dire que l’activité humaine, en particulier dans les pays industrialisés, est la principale responsable d’un réchauffement planétaire global d’une ampleur inédite dans la vie de l’humanité. Ce réchauffement est déjà clairement engagé et risque de s’emballer à une vitesse qui n’a pas eu d’égale dans l’histoire de notre planète. Les spécialistes ont identifié cinq grandes périodes d’extinction du vivant sur Terre, qui ont précédé l’humanité, avec une ampleur comparable à celle qui nous menace. Mais aucune de ces périodes de dérèglement global n’aura été concentrée sur une durée aussi courte. Hormis la dernière probablement provoquée par l’impact d’une énorme météorite engendrant la disparition des dinosaures, les précédentes extinctions ont eu cours sur des milliers d’années. L’homme moderne semble avoir généré les conditions d’un réchauffement global prévisible de plus de 5 degrés en moyenne sur la planète, en quelques décennies. Dans les pays industrialisés, la production des gaz à effet de serre a été massive depuis les années 1970, et si rien n’est fait de manière rapide à l’échelle de l’humanité, tout laisse penser que nous allons entrer dans une phase d’emballement du processus de réchauffement d’ici 2050 ou 2100. Avec la fonte des glaces continentales aux deux pôles, outre la montée inéluctable du niveau des océans, ce sont les terres gelées qui vont dégager des quantités incroyables de méthane dans l’atmosphère, gaz à effet de serre bien plus important que le gaz carbonique lui même. D’autres phénomènes d’emballement sont prévisibles. Les forêts comme les océans ne peuvent déjà plus absorber l’ensemble du gaz carbonique rejeté dans l’atmosphère par l’activité humaine et l’industrialisation. Dans un contexte de réchauffement et de dérèglement climatique important, les espèces vivantes, les arbres et les planctons vont entrer dans un cycle de mort accélérée qui va relâcher d’énormes quantités de carbone jusqu’alors stockées dans la matière vivante. Les incendies à grande échelle qui se multiplient avec le réchauffement déjà perceptible sont une des illustrations de ce phénomène d’emballement.
Quelque soit le scénario le plus probable, et même si nous arrivons à enrailler la tendance par une réduction drastique de nos émissions de gaz carbonique, l’élévation de la température moyenne planétaire va générer des vagues de sécheresses, de tempêtes et d’inondations sans précédent, avec une montée significative du niveau des mers et des océans. L’instabilité climatique deviendra notre réalité, sur une Terre amputée de nombreuses zones côtières souvent très peuplées aujourd’hui. C’est l’héritage empoisonné que nous laissons à nos enfants. Le défi est de pouvoir s’y préparer tout en engageant une mutation radicale de nos manières de vivre pour baisser considérablement nos consommations en énergies fossiles, si nous voulons survivre. Sans cette mutation radicale, les phénomènes d’emballement du réchauffement ne nous épargneront pas.
Cette situation n’est plus une élucubration sinistre de quelques catastrophistes. Trouver des voies pour y répondre le plus rapidement et le plus judicieusement possible devrait être la priorité de tous les humains. L’éducation, la recherche, la politique, l’économie, la créativité et l’ingéniosité humaine devraient toutes être orientées prioritairement sur cette urgence vitale. Il semble malheureusement que nous n’en soyons pas encore là.
Après la sidération face à cette réalité trop dure à appréhender, nous sommes assurément en phase collective de déni, ingurgitant les annonces catastrophes sans en tirer les conclusions nécessaires, continuant de vivre comme avant ou presque, avec peut être un sentiment de culpabilité contre lequel nous tâchons de nous défendre puisque tant d’autres font forcément pire que nous mêmes…
Pourtant, au delà des réseaux militants écologistes traditionnels, des consciences émergent. Les peuples du Sud, aujourd’hui plus touchés par les changements climatiques et plus démunis pour y faire face, lancent des appels de plus en plus pressants. Les intellectuels et les autorités religieuses, avec le pape catholique en tête, commencent à se saisir de la question. Des pressions citoyennes sur les décideurs politiques nationaux et internationaux se font jour. Mais les institutions et les responsables politiques ont, pour l’instant, beaucoup plus peur de perturber l’activité économique et d’effrayer les investisseurs, que la volonté d’engager des changements à la hauteur des enjeux. Les discours, sans mesure sérieuse à mettre en oeuvre, sont donc toujours d’actualité.
Face à l’urgence, nous ne pouvons donc pas seulement attendre, exiger ou espérer des changements au niveau des institutions. Il revient aux citoyens qui veulent agir, de s’organiser pour prendre leur avenir en main et montrer le chemin. Au point où nous en sommes, peu importe si nous ne sommes qu’une poignée. L’essentiel est de se mettre en marche, en mettant le cap sur des démarches collectives à grande échelle, car les réponses à un problème d’une telle ampleur ne peuvent pas être uniquement des réponses individuelles ou expérimentales.
Si l’ampleur de la tâche et la gravité des dérèglements déjà engagés ont de quoi décourager, au regard des générations futures, nous ne pouvons en rester là. Le passé est tel qu’il a été et l’avenir n’existe pas encore, seul le présent nous appartient. Il est temps de l’investir.
C’est ce chemin de sagesse et d’action que nous souhaitons tracer.

Le capitalisme mondialisé, source des dérèglements écologiques et sociaux

L’approche anti-impérialiste et anticapitaliste de l’écologie est principalement présente dans les pays du Sud. Les peuples ayant subi la violence des colons et du système colonial dans sa globalité, ont gardé dans leur mémoire collective la marque profonde et douloureuse des fers de l’humiliation. Ces fers ont meurtri leurs chairs, leurs âmes et leurs cultures. Aucun jugement, aucune sentence, ni aucun repentir n’ait jamais venu soulager l’âpreté des blessures infligées. Pour ajouter la douleur au sang du passé, les anciens maîtres ont au contraire imposé de nouvelles chaînes, continuant à piller les ressources dans le plus grand déni de la souffrance générée. Le système de domination et d’exploitation du monde occidental vient maintenant se renforcer par la toute-puissance des multinationales, plus soucieuses de leurs bénéfices que de toute considération humaine. Pour les peuples du Sud, le capitalisme est donc logiquement associé à tout ce que le monde occidental a pu leur imposer de pire depuis plus de 500 ans. Leur critique radicale du capitalisme et de l’impérialisme mondialisé se mêle aujourd’hui à la conscience d’un désastre écologique qui les menace en priorité, trop démunis pour pouvoir y faire face. Ils le subissent comme une nouvelle injustice majeure imposée par les pays du Nord. Leur conscience écologique, touchant directement à la vie et à leur survie, ainsi qu’à la dimension sacrée de la Terre mère, va donc naturellement de pair avec la critique radicale de la domination capitaliste occidentale.
Cette approche de l’écologie dans les pays du Sud nous semble aujourd’hui essentielle pour nous aider à penser et construire un mouvement de transformation social et écologique à la hauteur des enjeux, à l’échelle de la planète.

La preuve par le Libre Échange

Les accords de libre échange, en négociation partout sur la planète, mettent les grands groupes industriels et financiers en position de domination et d’exploitation mondialisée, en échappant à toute volonté de régulation, y compris dans les pays du Nord.
La logique du Libre Echange met progressivement les multinationales en position de toute-puissance sur les décisions des Etats.
Déjà, au nom de la stabilité monétaire, les Etats de l’Union Européenne se sont interdit d’autofinancer leurs dépenses sociales et leurs services publics par la création de devises. En Europe, les banques publiques prêtent donc aux banques privées qui sont devenues maîtres des politiques publiques. Par le jeu de la dette et des intérêts qu’elles peuvent augmenter à leur guise, en fonction des évaluations faites par les agences privées de notation, les banques privées imposent leurs critères. Et les Etats les soutiennent. La situation de la Grèce en est une illustration sans précédent en Europe. Comble de l’ironie, lorsque certains paris spéculatifs incontrôlés mènent la finance internationale au bord de la faillite, ce sont les Etats qui engagent les ressources de leurs contribuables pour sauver les fautifs et garantir le non effondrement du système.
Ce mécanisme incroyable, faisant la part belle aux apprentis sorciers de la finance internationale aux dépens des populations, n’est pourtant qu’un avant goût de ce que nous préparent les accords de libre échange négociés partout sur la planète, et qui concernent aujourd’hui l’Europe. Il y a déjà des centaines d’accords de libre échange qui ont été signés à travers le monde, y compris par l’Europe. La constitution européenne elle-même ressemble fort à un simple accord de libre échange entre les pays concernés. Mais c’est la première fois que les européens se trouvent en situation de dominés potentiels.
Avec ces accords, toutes les décisions politiques opposées aux intérêts des multinationales pourront être jugées comme atteintes aux investissements et entraîner des sanctions financières lourdes à payer par les Etats et les collectivités concernées. Ces accords de libre échange sont présentés comme la seule chance pour relancer la croissance et l’emploi. Partout les responsables politiques sont prêts à les soutenir ou à s’y soumettre par peur de l’asphyxie économique, paralysés par le spectre de la pénurie et du retour à la pauvreté généralisée. Pourtant ces accords risquent fort de rendre définitivement obsolètes les principes de justice et de démocratie. Ils sont aussi porteurs de tout ce qui mène notre humanité à la dérive.
Ces accords s’opposent à toute politique qui voudrait renforcer la protection des populations et des ressources naturelles. Ils veulent privatiser les services publics, réduire les protections sociales et interdire le recours au principe de précaution. Ils veulent mettre fin aux décisions citoyennes telles que les moratoires contre les OGM, contre les gaz de schistes, contre les pesticides ou contre le nucléaire…
Ils rendent peu crédible toute détermination internationale contre le réchauffement climatique qui impliquerait des engagements forts et contraignants, en contradiction avec les profits des principaux acteurs économiques et industriels internationaux. A contrario, l’explosion des échanges commerciaux entre continents, qui semblent être l’objectif espéré des promoteurs de ces accords, ne fera qu’augmenter les dépenses énergétiques, alors que c’est la relocalisation de l’économie qui devrait être ardemment soutenue.
Au niveau international, la toute-puissance des multinationales est déjà avérée. L’exemple des OGM s’imposant sur toute la planète, en particulier dans les pays du Sud, est éloquent. La stratégie sous-jacente des multinationales de la biotechnologie est d’éradiquer progressivement les semences paysannes traditionnellement reproduites sans frais par les agriculteurs, afin de se garantir un énorme marché lucratif, quasi inépuisable puisque les humains auront toujours faim.
Tant pis si les promesses de productivité ne sont en rien tenues, si les paysans s’endettent et se suicident, s’ils ne trouvent plus de semences libres de droits, tant pis si les doses de pesticides utilisées pour ces cultures doivent augmenter chaque année, si les gènes modifiés se diffusent dans toutes les plantes de même variété, si la biodiversité est en voie d’extinction, si les abeilles sans lesquelles nous ne pourrons pas vivre longtemps meurent des traitements ou des pollens génétiquement empoisonnés… L’essentiel est dans la protection des dividendes des investisseurs, dont les Etats se font les ardents défenseurs, au mépris criminel et génocidaire des populations et de l’humanité…
La même logique d’appropriation lucrative, au profit des multinationales, est en place pour tout ce qui fait vivre l’humanité. Les services utiles aux populations, les médicaments, l’eau, la terre, jusqu’au patrimoine génétique de tout ce qui vit, tout est progressivement transformé en marchandises par quelques multinationales et quelques richissimes personnages sans scrupule en soif de pouvoir, de domination et de dividendes.
L’asservissement des peuples par la dette des Etats imposée au Sud après la colonisation, et s’imposant aujourd’hui dans les pays du Nord, l’exploitation du travail des populations les plus pauvres et la précarisation du travail des populations jusqu’alors favorisées, la défense des intérêts privés des grands groupes industriels aux dépens de l’intérêt collectif et des biens communs, le brevetage organisé du vivant, l’accaparement des terres des pays du Sud pour le soja nourrissant les animaux du Nord ou pour la production d’agro carburants, le consumérisme et la gabegie énergétique, le réchauffement planétaire et la raréfaction des ressources… tout ce qui menace gravement notre humanité semble organisé autour d’un objectif central : le profit des grands investisseurs privés. De cette injustice primaire et mondialisée découle tous les autres problèmes, écologiques, économiques et sociaux, sur notre planète dénaturée.
L’humain est en sursis, autant que la Terre est en souffrance, au nom de la cupidité des uns, de la soumission des autres, et de l’écrasement des derniers.
Dans un tel contexte, peut-on revendiquer un changement radical de nos modes de vie et de consommation, au nom de la sauvegarde de l’humanité et de la Terre, sans remettre en cause le système qui pousse à la croissance et à l’exploitation ?
Notre réponse est clairement non.
C’est pourquoi nous pensons que la recherche d’alternatives écologiques, à la hauteur des défis de notre temps, doit être activement liée à la recherche d’alternatives concrètes capables de faire face à la logique du profit et au capitalisme.
C’est dans cette vision globale que nous choisissons d’envisager l’organisation d’une possible mobilisation d’ampleur, du local à l’international, fondée sur un nécessaire changement de nos manières d’être et d’agir.