Le Sud nous montre la voie

Le processus de transformation radicale que nous souhaitons proposer ne repose pas sur l’action politique traditionnelle qui voudrait s’imposer comme seul moyen réel d’agir à grande échelle. Même si tel ou tel parti politique en situation de responsabilité, fait ou pourrait faire mieux que tel ou tel autre, nous défendons que la transformation attendue ne peut pas être seulement le résultat de l’action des institutions ou des personnes au pouvoir. Dans nos démocraties représentatives, le pouvoir reste trop éphémère et trop soumis à de multiples pressions, notamment de la part des lobbies, pour permettre un changement radical sur le long terme.
A nos yeux, ce qui manque aujourd’hui aux mouvements sociaux et citoyens, c’est un niveau de transformation et d’action collective qui puisse concrétiser et développer les orientations dont ils sont porteurs, sans avoir à attendre l’appui des institutions en place ou le soutien des partis en capacité de remporter des élections. Ce niveau d’action citoyenne autonome nous semble indispensable à développer pour pouvoir établir une pression constructive sur le monde politique et économique, et anticiper les changements à mettre en oeuvre.
Ce niveau où peut s’exprimer le mieux l’implication et la créativité citoyenne, se situe dans l’environnement de vie propre à chacun. C’est le niveau local. C’est à ce niveau que fleurissent aujourd’hui les alternatives. C’est à ce niveau local qu’il s’agit maintenant d’organiser nos actions en vue de leur donner la force et l’ampleur dont elles ont besoin pour faire révolution.
Notre proposition n’est donc pas centrée sur l’édification d’un programme, devant être porté par l’un ou l’autre des partis politiques existants ou à venir. Notre recherche s’oriente plutôt sur comment les alternatives concrètes et localisées peuvent devenir la base d’une organisation sociale nouvelle, capable d’engager une transformation radicale et rapide, en construisant maintenant ce qui nous fera vivre demain.
Si un tel mouvement arrive à émerger, les partis et mouvements politiques ne manqueront pas d’y porter intérêt. Il sera alors temps de travailler avec eux pour envisager comment des élus, en lien interactif avec les alternatives locales, pourraient soutenir et permettre l’amplification de la transformation en cours.
C’est dans cette perspective politique et alternative spécifique que notre intérêt s’est orienté sur le concept de « république des villages », projet que Gandhi défendait pour l’Inde indépendante.

« Non-violence et république des villages » : la vision sociale et politique de Gandhi

Gandhi a marqué l’histoire par la conceptualisation et la mise en pratique de moyens d’actions alliant la rigueur éthique et l’action politique. Face à la toute-puissance coloniale, et dans un contexte de guerre mondialisée, il a fait la preuve que la non-violence, incluant la non coopération et la désobéissance civile collective, pouvait faire céder un empire. S’appuyant sur la force que représentaient les nouveaux médias, capables de relayer rapidement les informations d’un bout à l’autre de la planète, il a poussé les forces coloniales à mettre à nues leurs infamies face à une aspiration hautement légitime d’indépendance et de liberté. En Angleterre, cette stratégie a su faire vaciller le soutien populaire à l’égard de leurs responsables en charge des affaires indiennes. Mais cela n’aurait pas suffi à obtenir l’indépendance si Gandhi n’avait pas donné la conviction aux Indiens qu’ils avaient la capacité de vivre en se coupant de toute dépendance à l’égard de l’empire britannique. Il leur a montré qu’ils pouvaient défier la toute-puissance coloniale en affirmant simplement la fin de leur soumission.
Cette force de la légitimité morale face à l’intolérable, associée à la non coopération collective face au pouvoir imposé, a été source d’inspiration de nombreux mouvements de libération à travers le monde. En Inde, les principes et la philosophie non violente de Gandhi sont devenus des ancrages culturels puissants qui continuent de nourrir de nombreuses luttes et de nombreuses alternatives communautaires.
Au delà de la non-violence, Gandhi a développé une philosophie politique globale, opposée au modèle de développement économique et industriel occidental, qui refusait le centralisme des pouvoirs. L’un des objectifs politiques de Gandhi était d’organiser l’Inde comme une république des villages plutôt que comme un Etat nation. Cela représentait pour lui le seul moyen d’accéder à une réelle indépendance émancipatrice pour chacun. Cette vision sociale est moins connue que la non-violence, mais nombre de ses amis ou disciples ont cherché à mettre cette orientation en pratique.
Gandhi voyait les villages comme base de la démocratie. Il voulait que chaque village devienne une petite république autosuffisante dans ses besoins essentiels, ayant le pouvoir de décision concernant les affaires locales, en lien non hiérarchique avec les instances politiques d’un Etat. Les républiques villageoises devaient garantir la décentralisation politique et économique, et favoriser le développement de l’individu et de la société.
Les villages devaient être suffisamment petits pour permettre à chaque membre de la communauté de participer directement aux prises de décision. Tous les habitants, au moins par roulement, devaient pouvoir délibérer concernant les questions d’intérêt collectif telles que la gestion et la planification de la production agricole, artisanale, des industries de village ou le développement de la santé, de l’éducation et de la formation pour tous.
Selon le souhait de Gandhi, les compétences techniques des villages devaient être pleinement développées. Il ne devait pas y avoir de pénurie d’hommes et de femmes de grande compétence. Pour Gandhi, chaque village aurait des poètes, des artistes, des architectes, des linguistes et des chercheurs. L’ensemble des compétences disponibles serait mis au service des besoins de la communauté et de ses membres, plutôt qu’au service d’un développement technologique qui assujettirait l’humain à la machine.
Pour lui, les républiques villageoises devaient être régies selon les principes de vie simple et de pensée élevée, d’égalité réelle et de liberté. Les valeurs de sincérité, de vérité et de sympathie respectueuse devaient être cultivées. Seule la dimension villageoise pouvait permettre cet épanouissement de l’Humain.
Dans sa vision politique, Gandhi revendiquait l’absence d’exploitation des uns par les autres. Il prônait la limitation de la mécanisation, la valorisation du travail manuel et des savoir-faire artisanaux, la solidarité et la coopération entre les villages. L’industrie lourde devait être nationalisée et limitée au strict nécessaire, défini par les besoins des villages et de leurs membres. La gestion collective des biens, mis en commun au niveau des villages, devait assurer l’abolition de la propriété privée, tout en évitant la prise de possession par les institutions d’Etat.

L’Inde d’aujourd’hui, engagée pour l’écologie et contre le libre échange

L’Etat national indien mis en place par Nehru au lendemain de l’indépendance n’a pas repris les orientations gandhiennes dans sa politique de développement de l’Inde. L’Inde n’est pas devenue la société non-violente des villages comme le rêvait Gandhi. Il y a eu une réforme agraire limitant en partie les grandes propriétés terriennes. Et le principe de l’autonomie villageoise a été inscrit dans la constitution de l’Inde en hommage à Gandhi… Mais il n’y a eu aucune volonté politique pour mettre en oeuvre le concept gandhien de république des villages. Loin des orientations chères à Gandhi, les grandes options de développement ont été centrées sur l’industrialisation massive et la révolution verte. La révolution verte a eu pour conséquence de transformer l’agriculture traditionnelle de millions de paysans indiens en une agriculture de monoculture, chimique et industrialisée. A la fin du XXème siècle, grâce à l’entrée de l’Inde dans l’OMC et à la signature d’accords de libre échange, ce sont les multinationales de l’industrie chimique et de la biotechnologie (Monsento, DuPONT, Syngenta, Cargill, RiceTec…) qui ont eu le soutien de l’Etat national pour investir d’importants capitaux en Inde. Elles ont alors imposé en masse leurs semences OGM brevetées (coton BT, riz doré à la vitamine A, aubergine BT…). La révolution verte prolongée par l’invasion des OGM, a eu des conséquences désastreuses au niveau écologique. L’Inde, bénéficiant d’un écosystème naturellement riche, a subi une destruction intensive de sa biodiversité, la raréfaction des semences paysannes traditionnelles et la désertification des sols. La révolution verte et le libre échange ont aussi provoqué un ravage social pour des centaines de milliers de petits paysans indiens endettés, ne pouvant plus reproduire leurs semences et n’ayant plus les moyens de racheter celles des multinationales vendues très chères, avec leur panel de produits chimiques indispensables à leur mise en culture.