REPUBLIQUE DES VILLAGES du KARNATAKA en INDE

Engagé depuis 1980 pour la défense des droits des paysans au Karnataka, Etat du Sud de l’Inde, le KRRS (Karnataka Rajya Raitha Sangha) s’appuie sur les deux concepts fondateurs de la pensée de Gandhi, la non-violence (satyâgraha) et la « République des villages » (Gram Swaraj). Son objectif est de transformer radicalement l’organisation sociale, politique et économique indienne et de s’opposer radicalement aux orientations économiques et agricoles telles qu’elles ont été prises par l’Etat national indien.
S’appuyant sur l’héritage de Gandhi, le KRRS a rapidement pris une ampleur considérable dans son Etat du Karmataka.
Le KRRS a choisi de s’organiser comme une confédération de communautés villageoises afin de mener sa lutte non-violente sous la forme d’actions de résistance et de pression, autant que par la mise en oeuvre de son projet alternatif dans chacun des villages.
Les villages sont les unités décisionnelles du KRRS. Des villages entiers adhèrent au mouvement. A travers les villages, le KRRS compte près de 10 millions de personnes, pour 50 millions d’habitants dans l’Etat du Karnataka. Chaque village décide de ses propres formes d’organisation, de finance, comme de ses programmes d’actions. Au-dessus des villages, il y a différents niveaux d’organisations qui sont structurés selon le principe de démocratie directe, du bas vers le haut. Le mouvement appelle à des changements sociaux et culturels importants. Au sein des villages comme au niveau de l’Etat, il revendique l’élimination des castes. Comme Vandana Shiva, il est fortement engagé contre le patriarcat et pour le droit des femmes. Il soutient le développement des médecines traditionnelles et l’éducation à l’écologie. Il fait la promotion des savoir-faire et des technologies traditionnelles. Il s’intéresse aux technologies modernes à condition qu’elles restent sous la maîtrise des villageois, au service des populations, et veille à ce qu’elles ne soient pas à vocation capitaliste. Le KRRS est engagé en faveur d’une répartition juste et équitable des terres agricoles de entre ses membres, qu’ils soient au départ propriétaires ou sans terre. Par son engagement civique et politique, il obtient des droits de propriété pour les paysans qui n’en avaient pas. A l’instar des banques de graines de Vandana Shiva, il organise la culture des semences traditionnelles pour défendre la biodiversité et la souveraineté agricole des villages.
Au delà de son action de transformation constructive dans les villages, le KRRS est devenu une force politique incontournable. Il a choisi d’être à la fois une force de construction dans les villages, une force syndicale au Karnataka, en Inde et au niveau international, et une force politique au sein des institutions en participant aux élections.
Au niveau électoral, il a défini un mode spécifique de nomination et de financement de ses candidats, en cohérence avec ses aspirations collectives dont la source doit rester les villages. Par ce biais, il mène des batailles importantes pour faire bouger les lois et développer le modèle social qu’il promeut et met en oeuvre à la base. Cet engagement politique spécifique lui permet d’être actif au sein des instituions officielles sans dénaturer la radicalité et l’indépendance de son engagement mis en oeuvre au niveau des villages.
Sur le plan syndical, il mène des actions non-violentes d’ampleur pour la défense des droits des paysans et contre les grands projets dévastateurs des multinationales ou de l’Etat national indien. Il est l’initiateur d’un puissant mouvement unitaire paysan regroupant toutes les organisations paysannes indiennes. Ne se limitant pas à la défense des intérêts des paysans au Karnataka ou en Inde, le KRRS s’est fortement impliqué au niveau international dans la lutte contre le GATT, puis l’OMC et aujourd’hui contre les accords de libre échange. Membre actif de Via Campesina (organisation paysanne internationale) et partenaire de l’organisation Navdanya de Vandana Shiva, il dénonce l’appropriation des terres et des semences. Il veut faire barrage à l’invasion de l’agriculture indienne par les OGM qui menace la survie des paysans indiens comme de l’humanité dans sa globalité. Avec Navdanya, il a organisé en 1996 une grande marche contre la globalisation et pour la défense des semences paysannes qui a rassemblé plus de 500 000 personnes dans la ville principale du Karnataka.
Le KRRS s’est fait mondialement remarquer à la fin des années 1990, par des actions de désobéissance civile « coup de poing » contre les sièges de multinationales implantées en Inde ou contre de plantations d’OGM, notamment celle de coton BT de Monsento responsable d’un grand nombre de suicide de paysans indiens. Revendiquant une non-violence stricte à l’égard des personnes, mais pas à l’égard de ce qui est inerte ou dénaturé, il a organisé d’importantes destructions de matériel ou de plantations transgéniques.
Dans le contexte particulier de l’Inde post gandhienne, le KRRS est un exemple fort d’organisation et de lutte associant la résistance non-violente, l’action politique nationale et internationale, et la construction à grande échelle d’alternatives écologiques et sociales au niveau local, dans une perspective de transformation globale. La structuration du mouvement autour de l’autonomie politique et économique des villages lui donne une force bien plus importante qu’un simple mouvement syndical, politique ou de résistance. Ce fonctionnement lui permet de s’investir et de se manifester avec éclat par des actions de résistance et de désobéissance à certaines périodes, pour ensuite se concentrer sur l’enracinement de son projet dans les communautés locales, sans perdre de sa puissance et de sa pertinence.
A tous les niveaux de son action, le KRRS nous semble être une source d’inspiration essentielle. Au delà de son engagement écologique radical, de même essence que celui de Vandana Shiva, il fait la démonstration que les alternatives locales en démocratie participative, centrées sur la réponse collective aux besoins spécifiques de chaque unité de vie territoriale, peuvent être la base fondatrice d’un mouvement de transformation globale d’ampleur. Son organisation politique alternative en interne, en interaction avec l’organisation politique officielle, en fait un modèle d’action citoyenne efficace du bas vers le haut. Elle montre comment un mouvement citoyen autonome, fondé sur le pouvoir décentralisé en démocratie directe dans les territoires, peut amener à une transformation et une réorientation des choix des institutions démocratiques classiques, sans avoir besoin de les renverser ou d’en devenir maître.
Cette organisation nous semble un exemple percutant pour envisager comment les citoyens, construisant des modes de vie alternatifs dans chaque village, chaque quartier, chaque commune ou chaque pays, pourraient s’organiser, pour mener une révolution écologique et sociale d’ampleur internationale. Il montre comment un mouvement citoyen peut être capable de renverser le désordre établi, sans attendre de remporter des élections et sans attendre un changement au niveau des institutions.
Il est intéressant de noter que cette démarche de démocratie active par le bas, est bien vivante dans d’autres grands mouvements poursuivant des objectifs similaires à travers le monde. Nous proposons de survoler quelques-unes de ces expériences alternatives qui nous invitent à concevoir et mettre en oeuvre un mode d’organisation capable de donner un nouvel élan et une nouvelle force à nos initiatives, dans une perspective de transformation écologique et sociale radicale allant du local à l’international.