ECOLOGIE

L’objectif écologique des assemblées coopératives de transition serait d’une part, de pouvoir enrailler le phénomène de réchauffement global et d’autre part, d’être en mesure de répondre de manière satisfaisante aux besoins essentiels des populations dans une situation climatique et énergétique difficile. L’enjeu est donc à la fois d’entrer dans l’aire de la sobriété heureuse et de développer nos capacités de résilience collective face aux traumatismes possibles en tout lieu.

L’agroécologie, une philosophie et une pratique pour nourrir les humains et soigner la Terre

Le développement de l’agriculture paysanne et biologique, avec la reconstruction des circuits courts et la sauvegarde des semences paysannes, est une orientation essentielle autour de laquelle s’organisent de nombreuses initiatives citoyennes et de résistance aujourd’hui à travers le monde.
Le modèle industriel appliqué en masse à l’agriculture a certes permis d’augmenter les rendements agricoles depuis les années 1960. Mais cette augmentation de volume a été proportionnelle à la perte de qualité nutritionnelle des aliments. Elle devait garantir de pouvoir nourrir une population mondiale en forte croissance. Mais l’agro-industrie épuise les sols qui ne seront bientôt plus en mesure de nous nourrir sans apport d’intrants, tous issus de produits pétroliers en rupture programmée. De plus, l’agriculture industrielle est devenue l’un des principaux facteurs du réchauffement planétaire, alors que la production agricole et forestière est par nature une activité qui pourrait permettre de fixer le carbone de l’air dans la matière organique.
Dans ce contexte, un changement radical de système agricole s’impose. L’enjeu, à court terme, va être de pouvoir nourrir plus de personnes sur une terre limitée en espace agricole, menacée par de forts changements climatiques, avec l’objectif de pouvoir nourrir aussi les générations futures.
Bon nombre d’ouvrages et d’articles montrent que l’agriculture paysanne et biologique, l’agriculture familiale et l’agroécologie, peuvent nourrir beaucoup plus de personnes que l’agriculture industrielle, pour une même surface agricole cultivée et avec un niveau de qualité des aliments beaucoup plus élevé. Olivier De SCHUTTER, rapporteur pour le droit à l’alimentation aux Nations Unies affirme : « l’agroécologie peut doubler la production alimentaire de régions entières en dix ans, tout en réduisant la pauvreté rurale et en apportant des solutions au changement climatique ».
Mais pour relever un défi d’une telle ampleur, il ne s’agit pas seulement de changer de technique agricole. Un profond changement de notre rapport à notre monde et à la nature est indispensable. L’humain ne peut plus se situer dans un rapport de toute-puissance à l’égard des écosystèmes qui le font vivre. Nous ne sommes qu’un élément de notre écosystème terrestre. C’est en respectant et nourrissant ce lien avec le vivant que nous devons développer les alternatives agricoles et sociales pour pouvoir vivre demain.
Cette approche globale ou holistique de l’agriculture renvoie aux concepts d’agroécologie, de biodynamie ou de permaculture.
Précisons que l’agriculture biologique et l’agroécologie ne sont pas des concepts opposés. L’agriculture biologique est une validation officielle de pratiques agricoles, globalement sans intrant chimique et sans pesticide, selon le respect d’un cahier des charges devenant international. L’agroécologie peut donc être labellisée biologique et l’agriculture biologique peut s’inscrire dans les pratiques d’agroécologie. Pour autant, certaines pratiques en agriculture biologique ne se reconnaissent pas dans l’agroécologie et les adeptes de l’agroécologie ne souhaitent pas nécessairement obtenir de labellisation.
L’agroécologie est plus un mouvement qu’un référentiel de pratiques agricoles. La permaculture est une des composantes de l’agroécologie associant des pratiques agricoles spécifiques et une vision écologique globale intégrant l’ensemble des activités humaines. La biodynamie constitue aussi un concept agroécologique qui s’appuie sur les synergies entre l’animal et le végétal, comme entre la Terre et le cosmos.
Sur le plan des techniques agricoles, les pratiques agroécologiques reposent principalement sur la connaissance et le développement de la biodiversité locale comme facteur de fertilité des sols. L’agroécologie propose et développe différentes pratiques spécifiques : l’association et les synergies des espèces, l’association des engrais verts et des cultures, l’agroforesterie, le développement de l’humus, le couverture du sol, l’utilisation et la sélection des variétés les plus adaptées aux sols et aux conditions climatiques locales, l’optimisation de la consommation en eau, l’optimisation des ressources disponibles localement, la valorisation des équilibres écologiques pour lutter contre les maladies et les parasites plutôt que l’utilisation de traitements mêmes autorisés en bio…
Ces pratiques assurent un niveau de production en quantité et en qualité qui dépasse largement les rendements de l’agriculture industrielle. Elles permettent de valoriser la qualité des sols et de la biodiversité d’années en années, plutôt que de les appauvrir. Elles montrent aussi un niveau de résilience, par rapport aux aléas climatiques ou aux maladies, très largement supérieur aux méthodes conventionnelles dépendantes de la chimie et du pétrole. Ces pratiques agroécologiques permettent de valoriser les terres agricoles, comme tous les espaces qui pourraient être reconvertis en zones vivrières, même lorsque ceux-ci ont été préalablement saccagés.
Les principes de l’agroécologie sont largement repris et utilisés sur l’ensemble des continents. Vandana Shiva en Inde la revendique comme méthode et comme philosophie cohérente avec les traditions agricoles indiennes pour redonner le pouvoir aux paysans. Pierre Rabhi a consacré sa vie à transmettre les savoir-faire agroécologiques aux paysans sur tous les continents, en Afrique en particulier, afin qu’ils puissent reconstruire les moyens de se nourrir sur des terres maltraitées ou en voies de désertification.
A l’instar du mouvement des villes en transition et des Colibris, autant que des mouvements paysans en Inde et ailleurs, l’agroécologie en général, et la permaculture en particulier, nous semblent constituer une orientation essentielle pour organiser et développer un système agricole et social à la hauteur des enjeux qui sont les nôtres.
Enracinée dans les pratiques locales, et capable de répondre à nos impératifs écologiques et de résilience, l’agroécologie ouvre le champ à de multiples initiatives permettant de nourrir l’humanité tout en travaillant à la reconstitution des bases de la vie sur Terre. Cela nous semble être une priorité à développer dans tous les projets coopératifs, écologiques et solidaires que nous souhaitons multiplier à travers les territoires.

Un plan de décroissance énergétique à mettre en œuvre dans tous nos projets

L’un des plans de transition ou de décroissance énergétique qui nous semble pouvoir servir de référence dans l’action des assemblées coopératives de transition est celui rédigé par l’association Négawatt. Le scénario NégaWatt a pour objectif de définir dans le détail les mesures, à la fois ambitieuses et réalistes, qu’il faudrait mettre rapidement en oeuvre au niveau des institutions, soutenues par des directives, lois et financements nationaux, dans un grand plan de transition énergétique…
« Vingt-cinq experts et praticiens de l’énergie (architectes, ingénieurs, sociologues, économistes, responsables associatifs…) engagés dans la recherche d’un avenir énergétique durable ont mis en commun leurs connaissances pour élaborer en 2006, le « Scénario négaWatt ». Ce scénario s’appuie sur trois piliers fondamentaux : sobriété – efficacité – énergies renouvelables. En 2011, le scénario intègre les liens étroits du modèle énergétique avec l’urbanisme, l’alimentation et la mobilité. Il démontre qu’il est possible en France de diviser par 16 nos émissions de CO2 d’origine énergétique, d’éliminer presque complètement notre dépendance aux énergies fossiles d’ici 2050, et de se passer totalement du nucléaire en à peine plus de deux décennies. »
Nous proposons de mettre l’accent sur les mesures préconisées par NégaWatt que nous pourrions intégrer comme objectifs et orientations à porter par les assemblées coopératives de transition et à mettre en oeuvre dans les initiatives concrètes. Les mesures NégaWatt que nous retenons comme orientations à la portée des initiatives citoyennes locales concernent en priorité les choix liés à l’habitat, à la consommation et aux modes de déplacement.
Concrètement, cela concerne la mise en oeuvre d’un large plan de rénovation thermique des habitations existantes, avec augmentation de l’inertie thermique, de la ventilation nocturne pour l’été, des entrées de soleil en hiver, avec baisse de la température intérieure (en tenant compte du confort gagné à température équivalente selon les composants du bâtiment), réduction de la surface chauffée par habitant (partage des logements ou de certains espaces, habitat groupé, cohabitation, habitat coopératif…), réduction des consommations en eau chaude (à 20 litres par personne et par jour), mutualisation des équipements électroménagers et informatiques, constructions neuves sur la base de 15Kwh par mètre carré et par an… Les efforts de sobriété et de performance énergétique impliquent aussi le regroupement des habitations autour de centre d’activité (services, commerces…), l’accessibilité des centres villes en transport en commun, le développement des circuits courts, la relocalisation de l’économie et des échanges, le développement des approvisionnements locaux en énergies renouvelables…
Dans le scénario NégaWatt, ces mesures sont proposées comme orientations à soutenir et mettre en oeuvre par les institutions politiques, des communes à l’Etat. A ces mesures s’ajoutent plusieurs préconisations spécifiques allant de la création d’une haute autorité indépendante de la transition énergétique, à des propositions concrètes de dispositions réglementaires, fiscales ou contributives permettant d’arriver à la concrétisation de leurs objectifs pour 2050.
Les assemblées coopératives de transition nous semblent avoir un rôle important à jouer dans ce lobbying écologique, en partenariat avec NégaWatt et d’autres acteurs mobilisés aujourd’hui sur la question énergétique. Cependant, pour donner force aux actions de pression sur les institutions, le premier engagement que pourraient prendre les assemblées coopératives serait de mettre en oeuvre les préconisations de NégaWatt au sein de l’ensemble des initiatives dont elles seraient porteuses. Ces orientations pourraient constituer un panel d’engagements énergétiques, intégrés au cahier des charges du mouvement, à concrétiser dans tous les projets soutenus par les assemblées coopératives de transition.
Au delà, notre contexte d’épuisement des ressources faisant suite à des années de surproduction et de surconsommation, une partie de nos efforts pourrait être orientée sur nos capacités à récupérer et recycler tout ce que nous pouvons trouver dans nos surplus, reliquats et déchets multiples. Dans cette perspective, l’ingéniosité doit être soutenue dans tous les projets coopératifs de transition, pour continuer d’utiliser ce qui était a priori fait pour ne pas durer. De même, tout ce qui sera produit dans les entreprises de transition devrait être soumis à un impératif de durabilité et de « réparabilité ».
Ces engagements spécifiques des acteurs économiques de transition pourraient être inclus dans le cahier des charges évoqué précédemment et valorisés grâce au système de certification participative à mettre en oeuvre au sein du mouvement.

Dans notre perspective de décroissance énergétique, comme dans celle du développement d’une économie coopérative locale au service des besoins des populations, il semble important de retrouver les savoirs anciens et traditionnels qui ont permis aux humains de bien vivre jusqu’à l’âge industriel. Mais il y a une multitude de savoirs et de compétences acquises durant les dernières décennies qui doivent être mobilisées dans le même sens, de manière complémentaire et interactive, en vue de construire de nouvelles pratiques adaptées aux besoins et aux connaissances qui sont les nôtres aujourd’hui. La recherche scientifique et technologique ne doit pas être laissée aux mains des chasseurs de profits.
Nos efforts de reprise en main de notre devenir pourraient donc aussi passer par la réappropriation citoyenne du travail des chercheurs au service des moyens de production de transition dans tous les territoires.