NON-VIOLENCE

Une volonté de cohérence plutôt qu’un interdit dogmatique

Il nous semble important de définir l’option non-violente comme fondement du mouvement que nous souhaitons mettre en oeuvre. Nous sommes convaincus que la non-violence est le meilleur chemin pour construire le monde que nous voulons pour demain. De la pédagogie à la désobéissance civile, nous voulons développer des stratégies d’action, cohérentes avec nos aspirations et capables de renverser le rapport de force en faveur des alternatives.
La violence est l’arme de domination du système dont nous voulons nous défaire. L’alternative doit être portée par une force radicalement autre. Le démontage de ce qui structure l’injustice doit s’accorder avec la construction des alternatives et garantir le respect des personnes par delà ce qui les divise.
La révolution que nous proposons repose prioritairement sur le développement des alternatives comme base de transformation, plutôt que sur une volonté de confrontation dont nous voudrions sortir vainqueurs. Cette démarche est délibérément constructive plutôt que simplement revendicative ou de résistance. Cela ne signifie pas qu’elle renonce aux actions fortes pour faire barrage à l’inacceptable ou pour faire bouger les lignes en vue d’un changement salutaire.
Comme pour le mouvement des paysans du Karnataka, l’option non-violente permet de passer de la mise en œuvre des alternatives à une stratégie de lutte, sans que cette alternance mette en péril la pérennité de ce qui se construit dans le temps. Ainsi, la cohérence entre les moyens et l’objectif poursuivi nous semble être une condition essentielle pour préserver l’unité entre les différentes actions qui pourraient être menées par les assemblées coopératives de transition.
Pour autant, nous ne souhaitons pas brandir la non-violence comme un dogme obstruant la pensée et l’esprit critique. Afin de garantir une adhésion forte de tous ses acteurs, il nous semble important de ne pas l’imposer comme un interdit rigide qu’il faudrait respecter sans y réfléchir.
L’orientation que nous proposons est de chercher, en toute circonstance, les moyens les plus pertinents, à la fois efficaces, cohérents avec les objectifs poursuivis et préservant l’unité entre tous les acteurs du mouvement. Convaincus de la pertinence de la non-violence, il s’agit pour nous de la faire valoir comme un choix d’action pouvant être percutant et radical, tout en garantissant la cohésion de l’ensemble du mouvement en ACTES et permettant d’obtenir le soutien du plus grand nombre.
Notons que la frontière entre violence et non-violence est une question nécessairement ouverte, avec des divergences qui nous semblent importantes à prendre en compte. Les débats que suscitent les actions de désobéissance civique, telles que le fauchage des champs d’OGM, en sont un exemple. La question de « jusqu’où nous pouvons aller dans le non respect des biens d’autrui ? » est une interrogation instructive concernant la manière d’appréhender le principe de non-violence. Pour certains, le respect des personnes va nécessairement de pair avec le respect de ce qui leur appartient. Les fauchages sont alors perçus comme des atteintes violentes à l’intégrité des personnes. Pour d’autres, le respect des personnes implique seulement la non mise en danger physique et psychologique de celles et ceux dont nous contestons les actes. Il est alors logique de considérer comme légitime le fait de s’attaquer aux fruits de leurs agissements quand ils sont contraires à l’intérêt collectif, même si cela touche à leurs biens. Pour d’autres encore, les fauchages pourraient être menés par des petits groupes « commandos » clandestins, sans être revendiqués par leurs acteurs afin d’éviter les conséquences juridiques que cela engendre.
Il nous semble que les divergences de ce type peuvent être difficiles à dépasser si elles sont uniquement abordées sur le plan éthique. En terme strictement éthique, il est probable que les personnes qui défendent chacune des positions énoncées restent sur leur position après des heures d’échange, même si ces échanges peuvent être potentiellement passionnants. Pour pouvoir dépasser ces clivages, il nous semble donc nécessaire d’envisager aussi la question sur un plan stratégique.
Concernant les actions de désobéissance, le fait d’agir à visage découvert et d’assumer légalement les conséquences des actes posés nous semble être un gage important de légitimité et d’efficacité. C’est un moyen puissant pour mettre en lumière ce qui nous paraît inacceptable, en amenant la question devant les médias et les tribunaux. La désobéissance civique « à visage découvert » représente ainsi un moyen de s’opposer physiquement à des agissements ou à des lois contraires à nos objectifs, autant qu’un moyen d’interpellation visant une prise de conscience citoyenne et de possibles changements politiques ou législatifs. Même sans mise en danger d’autrui, une action non assumée légalement par ses acteurs n’aurait pas la même force d’interpellation et permettrait plus difficilement l’émergence d’un soutien citoyen potentiellement important. Au sein d’un mouvement engagé dans la construction d’alternatives sur le long terme, des actions clandestines de désobéissance mettraient en péril la cohésion de l’ensemble des initiatives. C’est pourquoi ce type d’action nous semble à éviter.
Notons que, pour éviter que les actions de résistance portent préjudice au développement des alternatives, même dans la perspective d’actions revendiquées et assumées légalement par leurs acteurs, il pourrait être opportun d’envisager que les actions de résistance ou de désobéissance soient mises en oeuvre sans être officiellement revendiquées par les assemblées elles-mêmes. A l’image des faucheurs volontaires en France, ces actions de désobéissance pourraient être menées et assumées par leurs acteurs en dehors de toute organisation déclarée. Les assemblées pourraient alors se situer en soutien et appui de leurs actions, sans en assumer directement les conséquences juridiques.
De manière générale, nous voyons que même avec une option collective forte en faveur de la non-violence, le choix d’actions de résistance ou de désobéissance renvoie à des questions éthiques et stratégiques utiles à mettre en débat. Un travail de réflexion spécifique concernant ces actions semblerait donc important à mener au niveau de chaque assemblée coopérative, comme au niveau de coordination entre elles, en vue d’élaborer un cadre de référence valable au sein de l’ensemble du mouvement.
Notons que ce travail ne peut être fait collectivement que s’il peut s’appuyer sur une connaissance approfondie des enjeux. L’option non-violente renvoie à un besoin important de formation. Les formations à l’action directe non-violente et à la désobéissance civile ou civique, analysant les enjeux stratégiques et éthiques, autant que les risques encourus, devraient être multipliées.
Plus largement, il pourrait être intéressant d’étudier les multiples exemples de résistances civiles passés, en mettant en lumière ce qui a pu leur permettre d’obtenir ou non gain de cause. La priorité donnée à la non-violence dans l’action devrait aussi être interrogée au regard des expériences de lutte ayant choisi d’autres moyens. Cette ouverture critique nous semble être le meilleur garant contre le sectarisme et le plus sûr moyen de garantir une adhésion choisie aux principes défendus.

Une transformation de nos rapports sociaux

Au delà des moyens d’action politique, l’option non-violente concerne aussi nos modes de communication, d’élaboration et de décision collective ou de gestion des conflits au quotidien. De notre point de vue, ce changement de culture relationnelle doit être favorisé et accompagné dans l’ensemble des projets mis en oeuvre à travers les assemblées coopératives de transition.
Cette révolution de nos pratiques relationnelles est un axe que nous proposons d’inscrire dans nos priorités. Elle est déjà en marche dans de nombreux secteurs, se définissant comme alternatifs ou non. Qu’il s’agisse de la communication non-violente, de la régulation non-violente des conflits, de la sociocratie ou de l’accompagnement d’équipe, les compétences existent et se développent. L’enjeu est de pouvoir les intégrer dans la construction et le fonctionnement de tous les projets que nous voulons développer.
Ces orientations semblent aussi essentielles à intégrer dans tous les projets pédagogiques ou éducatifs qui pourront être portés ou soutenus par les assemblées coopératives de transition.