SOLIDARITE

Au sein du mouvement initié par les assemblées coopératives de transition, il semble indispensable de cultiver la dimension solidaire à tous les niveaux d’initiative et d’organisation. La solidarité doit garantir le mouvement de transition de toute logique élitiste, paternaliste ou sécuritaire. Face à la toute-puissance des maîtres du profit mondialisé, la construction d’une indépendance et d’une forme d’autosuffisance des territoires est un axe essentiel d’émancipation et de reprise en main de notre avenir. Mais cette recherche d’autosuffisance des territoires, autant qu’elle puisse être possible, doit s’enraciner dans une démarche solidaire forte pour se prémunir de tout repli sur soi.
Cette démarche solidaire revêt plusieurs dimensions ou orientations complémentaires.

Une solidarité restauratrice de l’être

Le premier champ d’action de la solidarité telle que nous la souhaitons, concerne la place que nous voulons donner à chacun dans l’ensemble de nos initiatives.
Chacun doit pouvoir participer à la dynamique, à l’organisation et aux décisions des structures sociales ou économiques dans lesquelles il est présent. Il s’agit d’une solidarité émancipatrice favorisant l’engagement et la responsabilité partagée de tous les acteurs impliqués dans un même projet.
Chaque personne humaine, quelles que soient ses origines, ses conditions ou ses compétences, doit pouvoir participer à l’effort collectif visant la satisfaction des besoins essentiels de tous. Cette solidarité participative doit garantir à chacun d’avoir les moyens de vivre en dignité avec la reconnaissance collective de ses apports au bien commun. C’est une alternative aux logiques d’assistance pour les uns et de rejet pour les autres.
Dans une perspective de partage, d’équité et de sobriété collective, la dynamique solidaire engage aussi à limiter les écarts et les niveaux de salaires afin que chacun et chacune participe à l’épanouissement collectif et bénéficie à sa juste mesure de la richesse commune.
Cette solidarité participative invite à une attention spécifique à l’égard des plus en difficulté, un rejet affirmé de toute xénophobie et une volonté de transmission de nouvelles capacités et de nouvelles responsabilités à toutes celles et ceux qui y ont a priori moins facilement accès.
Elle implique de considérer les personnes qui subissent une injustice comme les principaux experts de la situation dont elles souffrent. Cette considération essentielle invalide toute volonté d’agir pour les autres ou à leur place. Elle fonde le principe du vivre et du construire ensemble, d’égal à égal et de sujet à sujet.

La transition coopérative et écologique pour tous

Nos sociétés occidentales, globalement plus riches que la majorité des peuples de la terre, ne sont en rien égalitaires. Une des principales préoccupations, qui doit être active au sein des assemblées coopératives de transition, est de s’ouvrir à celles et ceux qui vivent dans nos villes et nos quartiers et qui ne se sentent pas a priori concernées par nos projets. Il n’y a pourtant pas de projet de transition porteur d’avenir, sans détermination à dépasser nos barrières sociales et à penser l’avenir avec tous.
Les initiatives alternatives et écologiques les plus avancées à travers le monde ne sont pas portées par les populations les plus favorisées, loin s’en faut. Les grandes mobilisations paysannes en Inde, au Brésil ou ailleurs en témoignent.
Il est donc essentiel de nous nourrir de ces expériences, pour pouvoir envisager notre engagement comme une opportunité pour les plus pauvres, tout autant que pour nous-mêmes si nous sommes plus favorisés.

Rompre avec l’héritage douloureux du colonialisme

La solidarité entre les peuples implique un travail de mémoire indispensable concernant les multiples violences liées au colonialisme. Elle implique aussi une résolution juste des conflits de types coloniaux encore actuels, comme au Proche Orient.
Les rancœurs et les culpabilités accumulées durant des siècles de domination coloniale ne peuvent pas être simplement effacées par quelques déclarations de bonnes intentions. Pour pouvoir construire ensemble le monde de demain, dans une relation d’égal à égal entre les peuples du Sud et du Nord, un travail de parole authentique entre les descendants des différents protagonistes de l’époque coloniale nous semble incontournable. Cela est d’autant plus vrai que le colonialisme n’est pas un phénomène appartenant au passé. La stratégie d’expansion des multinationales, la volonté de fermeture des frontières face à l’immigration, autant que la colonisation des terres palestiniennes par Israël, sont des manifestations claires et virulentes d’un esprit colonial toujours aux manœuvres.
Il nous semble donc indispensable de construire nos alternatives, et l’ensemble du mouvement de transition sociale et écologique auquel nous aspirons, sur une base saine à l’égard de cet héritage douloureux que nous voulons pouvoir dépasser.
Nous proposons de nous inspirer de ce que Mandela a mis en place en Afrique du Sud après son accès au pouvoir, pour tâcher de construire des moyens justes et adaptés pour rompre avec l’engrenage de la violence encore en place.
A la fin de l’apartheid sud africain, il semblait difficile d’imaginer que le simple changement de régime puisse permettre de mettre en mouvement une Afrique du Sud pacifiée, où noirs et blancs s’engagent ensemble pour construire leur avenir commun. En Afrique du Sud, majoritairement noire, une campagne massive de répression contre les anciens maîtres et bourreaux de l’apartheid aurait pu paraître légitime. Mais la conséquence probable de cette libération par le sang aurait été de replonger l’Afrique du Sud dans un déferlement de violence plus dévastateur que réparateur. Mandela a préféré organiser à travers toute l’Afrique du Sud des audiences publiques visant à faire la lumière sur 40 ans d’apartheid. La Commission « Vérité et Réconciliation » en a établi un rapport détaillé. Les audiences ont eu pour objectif de mettre à jour les crimes et les exactions politiques commis au nom du gouvernement sud-africain, mais aussi les crimes et exactions commis au nom des mouvements de libération nationale. Concrètement, toutes les victimes ont été invitées à venir exprimer, en audiences publiques retransmises dans les médias, ce qu’elles avaient vécu. Quant aux auteurs d’exactions, ils ont été appelés à avouer leurs crimes et à exprimer leur repentir devant les victimes ou familles concernées, avec en retour la garantie d’une amnistie pleine et entière pour les actes dévoilés. Ce mécanisme a permis de faire le jour sur des crimes dont seuls les auteurs avaient connaissance, concernant en particulier ceux commis par les services de sécurité dont les victimes étaient mortes.
Depuis l’expérience sud africaine, des « Commissions vérité et réconciliation » ont été mises en place dans plus de trente pays, afin de permettre le retour à des relations pacifiées après des périodes troubles, de guerres civiles, de dictature ou de répression politique.
Nous concernant, la situation est évidemment différente. Les crimes commis dans le cadre colonial relèvent d’une histoire obscure de plusieurs siècles, s’étant développée dans différents contextes et sur différents continents. Les descendants des victimes, comme des bourreaux, ne peuvent donc pas connaître ou témoigner des détails de ce qui a été commis ou subi. Ce que nous pouvons cependant mettre en oeuvre, en nous inspirant de ces commissions de vérité et de réconciliation, c’est un travail de mémoire, de parole authentique, d’écoute et de reconnaissance des souffrances infligées hier et aujourd’hui. Ce travail aurait pour objectif de briser la spirale des rancoeurs et des culpabilités réactivées à chaque situation pouvant y faire écho. Cela pourrait déboucher sur l’élaboration et la mise en oeuvre d’actions de réparation symboliques faisant sens pour chacun.
Concrètement cela pourrait impliquer d’organiser, au sein des assemblées coopératives, des groupes de rencontre autour du thème du colonialisme et de ce que cela génère encore aujourd’hui dans les faits et les ressentis, qu’ils soient collectifs ou personnels. Une première partie des échanges pourrait concerner la relecture historique de faits, peut être en s’appuyant sur des écrits tels que ceux de Jean ZIEGLER. La deuxième partie pourrait concerner l’expression authentique de ce que cela nous fait encore vivre et éprouver, en fonction de nos origines et de nos contextes de vie, sur la base de l’écoute empathique, sans jugement et sans commentaire. Dans un troisième temps, nous pourrions aborder les pistes concrètes de réparation, à notre portée, dans la perspective d’un projet social alternatif à construire ensemble. Ces échanges pourraient faire l’objet de recueils possibles à publier.
Ceci n’est bien sûr qu’une piste à étayer et à mûrir. Mais il nous semble qu’un tel processus pourrait permettre de transformer les tensions encore bien présentes en un élan commun potentiellement fructueux.
Droit d’asile et droit de vivre dignement sur sa terre d’origine
Voulant construire une alternative durable face au système suicidaire actuel, nous devons impérativement nous saisir de la question des migrations. De plus en plus de personnes vont devoir fuir leurs terres d’origine pour faire face à l’expansion prévisible, et déjà engagée, des zones désertiques ou des zones inondées, comme des zones en conflit. Face à cette situation, nous refusons les stratégies aujourd’hui mises en oeuvre visant à refouler les pauvres hors de nos frontières….
Selon nous, concernant les migrations, deux situations sont à prendre en compte :
Soit les personnes en exil fuient un contexte potentiellement réversible et restent attachées à leur terre d’origine. Nous sommes alors en situation de les accueillir avec le projet de leur permettre un retour possible, moyennant une action déterminée de solidarité, de soutien et de partenariat. L’objectif est alors de leur permettre de retrouver la voie d’un avenir meilleur dans le pays qui est le leur. Nos expériences faites en assemblées coopératives de transition, s’appuyant sur ce qui fonctionne à grande échelle en Inde, au Sri Lanka ou au Kurdistan, pourraient être une base de soutien actif et constructif dans cette perspective de retour.
Soit elles n’ont plus aucune chance de pouvoir vivre sur la terre de leurs ancêtres. Nous avons alors le devoir de construire avec elles un avenir possible parmi nous. Cette perspective ne signifie pas que nous devions nourrir et loger toutes les personnes en exil forcé, dans une démarche d’assistanat nécessairement générateur de tensions et de crises à court ou moyen terme. Il s’agit de travailler ensemble pour développer les moyens de vivre sur les territoires qui le permettent et qui sont aujourd’hui les nôtres, autant que cela puisse être possible.
Cette question de l’accueil des populations en déplacement est évidemment complexe. Elle nous met face à des réalités que nous voudrions ne pas voir. Elle est génératrice de peurs et d’incertitudes profondes quant à nos capacités à pouvoir vivre demain sur une planète en pleine tourmente. Mais notre détermination à trouver des solutions heureuses aux problèmes de notre temps, nous engage à prendre cette problématique en compte, en refusant les replis sécuritaires dans lesquels nos esprits voudraient pouvoir se réfugier.
Concrètement, il est peut être nécessaire d’envisager le développement de lieux d’accueil pour répondre aux premières urgences. La question des moyens de nourrir et loger les personnes qui arrivent implique, en particulier, de développer des structures de production, en agroécologie notamment, où les personnes accueillies puissent devenir les acteurs de leur propre secours. Des formations concernant les voies d’émancipation que nous défendons et mettons en oeuvre pourraient être organisées. L’implication des personnes accueillies dans la dynamique des assemblées coopératives de transition serait un élément essentiel pour une insertion à plus long terme sur nos territoires ou pour un projet de retour avec des outils concrets pour tenter de renverser les logiques dévastatrices en cours.

De nouvelles solidarités internationales

Le mouvement des assemblées coopératives de transition, s’il se développait comme nous le souhaitons, pourrait peut être ouvrir de nouvelles perspectives en terme de solidarité internationale.

L’exemple de la Palestine

L’occupation meurtrière et acharnée menée par Israël en Palestine, en toute impunité internationale depuis plus de 60 ans, vise tout particulièrement la spoliation des terres palestiniennes. Les palestiniens vivant dans les territoires occupés par Israël depuis 1967, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, habitent en grande partie dans des villages agricoles. Les terres agricoles de ces villages sont progressivement confisquées, encerclées ou coupées des habitations par le « mur de sécurité ». Les oliviers multi centenaires sont arrachés, et les terres spoliées sont utilisées pour la construction de maisons ou de colonies. Face à cette injustice flagrante, les villages palestiniens s’organisent. Les autorités officielles palestiniennes sont sans grand moyen et l’auto-organisation des villageois est une voie de survie souvent nécessaire. Des coopératives agricoles et des coopératives de production artisanales se multiplient pour permettre aux habitants de vivre dans un contexte de blocus militaire ou de restriction de plus en plus sévère. L’agriculture sans traitement chimique est à la fois traditionnellement ancrée et maintenue par l’absence d’autres moyens. Plusieurs villages tels que Bil’in, Saffa ou Beit Ommar ont opté pour une résistance non-violente radicale face à la répression et à l’occupation dans toutes ses formes, en lien avec des organisations israéliennes et internationales.
Tous les éléments constitutifs des assemblées coopératives de transition nous semblent ici présents, même si ces choix ne sont pas nécessairement revendiqués comme fondement d’un projet global de libération.
Dans la perspective d’une multiplication des assemblées coopératives de transition, en France, en Europe et plus largement, notre espoir serait que des liens spécifiques de solidarité puissent se construire. Le partage des orientations communes pourrait unir les engagements des uns et des autres, par delà les contextes et les réalités différentes. Une telle synergie pourrait ouvrir, selon nous, de nombreuses opportunités pour un travail de partenariat constructif.
Nous osons rêver que ce partenariat, en lien avec d’autres déjà en oeuvre, puisse un jour redonner une chance à la vie dans la justice et la paix, au Proche Orient comme ailleurs.
La solidarité entre initiatives et territoires
Dans un mouvement aux multiples acteurs, la solidarité entre les différents projets est vitale. Elle doit être prioritaire sur toute logique de compétition au sein du mouvement porté par les assemblées coopératives de transition. La solidarité coopérative entre les projets et les territoires doit être une orientation forte, cultivée et organisée au sein du mouvement de transition. Le rééquilibrage des richesses entre les secteurs nécessairement inégaux, autant que la mutualisation des moyens et des compétences, doivent être une priorité portée par toutes les initiatives pour garantir un réel mouvement d’ampleur où chacun puisse trouver place.
Pour donner toutes les chances au géni humain, nourri par la diversité et la créativité en tout lieu, il est important que les expériences des uns soient valorisées et partagées avec les autres comme autant d’avancées possibles au service de tous.