LA FINANCE ET LA MONNAIE

Refusant le recours aux grands capitaux de la finance internationale et des multinationales, deux voies de financement s’offrent à nous :
– La première consisterait à mobiliser les moyens des collectivités publiques et des Etats. Même dans le contexte de quasi monopole de la finance privée, la création récente de la Banque Publique d’Investissement en France montre qu’il est encore possible d’utiliser des financements publics pour les investissements reconnus d’utilité collective. Cette option pourrait être développée et orientée vers le soutien et le développement de l’économie coopérative, écologique et solidaire. Cela nécessite cependant de constituer une force politique et sociale suffisante pour établir un rapport de force persuasif dans ce sens. Force est de constater que nous n’en sommes pas encore là. Au delà, l’objectif de nationalisation ou de renationalisation des grandes entreprises, avec mise en oeuvre des orientations que nous défendons, est aussi une option qui permettrait de dépasser les problèmes de financement de nos projets, notamment dans le secteur industriel. Mais cela impliquerait de pouvoir accéder au pouvoir politique, et d’être en capacité de transgresser les nouvelles règles du libre échange en en assumant les conséquences. Dans les pays occidentaux notamment, aucune force politique ne semble pour l’instant en capacité de faire un tel choix.
– La deuxième voie concernerait le développement de moyens d’investissements coopératifs et citoyens, indépendants des institutions, en dehors de toute logique de profit. C’est l’option qui nous intéresse aujourd’hui et que nous proposons de détailler maintenant, même si les moyens ainsi mobilisables seraient nécessairement de plus faible ampleur.
Il semble tout d’abord important de valoriser la capacité de rassembler des apports individuels et collectifs qui pourraient être investis directement dans le capital des entreprises coopératives de transition dans les territoires concernés. Cela est particulièrement exploitable dans les structures en SCIC SAS qui permettent d’élargir les apports sans limite de montant ou d’origine. L’avantage de ce type d’apports directs est qu’ils restent la propriété de celles et ceux qui les investissent et assurent leur implication dans les projets sur le long terme. Cela ouvre aussi la possibilité d’apports potentiellement importants, à condition de pouvoir faire la preuve de la pérennité des structures dans lesquels les apports sont faits. Dans une période d’inquiétude sur le devenir de notre humanité et de quête de sens partagée par beaucoup, il ne faut certainement pas sous-estimer le potentiel de cette option, même s’il est défini que ces apports ne rapporteront aucun dividende ni aucun intérêt financier à leurs propriétaires.
Au-delà, les possibilités de mutualisation des moyens d’investissement sont nombreuses.
On peut citer les clubs d’investissement solidaires dénommés « CIGALES », formés par des individus qui choisissent de mettre leur épargne au service des entreprises locales répondant à des critères écologiques et sociaux qu’ils définissent entre eux. D’autres créent des Sociétés Civiles pour acheter, construire ou gérer collectivement des habitations, des locaux artisanaux ou industriels ou des unités locales de production en énergie renouvelable, éoliennes ou solaires… D’autres secteurs peuvent être investis de cette manière et d’autres montages juridiques et financiers coopératifs peuvent mis en place. Le principe de non lucrativité du capital peut tout à fait être appliqué à ces structures d’investissement collectif.
A une plus grande échelle, il est possible de développer des foncières ou des entreprises d’investissement solidaire, ouvertes à tous les citoyens, qui permettent à chacun de placer son épargne dans un projet à haute valeur sociale et écologique. Pour « Terre de liens », le capital accumulé sert à acheter des fermes pour y implanter des activités agricoles et rurales diversifiées. La foncière « Terre de Liens » loue ensuite, sans recherche de profit, ces fermes à des paysans engagés dans une agriculture de proximité, biologique et à taille humaine. De manière similaire, l’association « Énergie Partagée » a créé un outil financier d’investissement chargé de collecter l’épargne citoyenne et de l’investir au capital de projets d’efficacité énergétique et de production d’énergie renouvelable respectant une charte stricte et fiable.
On pourrait ainsi envisager de créer des outils de mutualisation entre les différentes structures coopératives de transition, sur un secteur géographique ou au niveau national. Plutôt que chaque entreprise mette en réserve ses bénéfices en vue de pouvoir assumer ses investissements propres, il pourrait être intéressant de les mettre en commun avec l’objectif d’augmenter la capacité d’investissement pour des projets collectifs utiles à tous ou correspondant à des orientations partagées. Ce fond d’investissement mutualisé pourrait aussi être mobilisé pour la création de nouvelles coopératives permettant de répondre à des besoins non satisfaits sur un territoire.
Notons que dans une perspective de développement des projets coopératifs de transition, nous pourrions mettre en place un revenu maximum pour les salariés et les dirigeants des entreprises concernées. Cette limitation des revenus, associée à la non rémunération du capital, pourrait permettre de dégager des moyens d’investissement supplémentaires potentiellement mutualisables. Dans cette perspective, l’ensemble des acteurs des assemblées coopératives, travaillant en dehors des structures de transition, pourraient aussi verser à un fond de mutualisation, la part de leurs revenus dépassant ce niveau maximum de rémunération. Ces fonds pourraient être collectés par le biais d’une fondation gérée par les assemblées coopératives de transition qui permettrait d’obtenir des déductions fiscales pour les donateurs…
Notre volonté de développer des voies alternatives de financement concerne aussi le recours aux prêts bancaires, hors système spéculatif. La Nef et le crédit coopératif, sont aujourd’hui en France, les deux banques qui consacrent leurs financements exclusivement aux entreprises qui répondent à des critères écologiques et sociaux déterminés et qui s’abstiennent de tout placement dans les paradis fiscaux. La NEF, nouvellement reconnue comme banque par les autorités françaises, est la plus précise dans ses critères, et la plus audacieuse en termes de risques, pour soutenir des projets à forts potentiels alternatifs. L’ensemble de l’épargne de ses membres est voué au financement de ces projets. La NEF nous semble donc être la structure bancaire française la mieux placée pour financer les projets que nous souhaitons voir se développer à travers les assemblées coopératives de transition.
Pour autant, il nous semble important de fixer une orientation supplémentaire concernant les prêts sollicités pour financer les projets de transition. Le principe du prêt avec intérêt nous parait être l’un des moteurs de la croissance par le simple fait que lorsqu’une entreprise emprunte avec intérêt, cela signifie qu’elle doit impérativement générer des retours sur investissement au delà du simple remboursement de l’emprunt. S’ajoutant aux frais de fonctionnement, cet intérêt demandé par la banque en retour des sommes qu’elle prête, doit couvrir les intérêts que cette même banque doit payer aux personnes ou aux organismes qui lui ont confié leur épargne ou prêté de l’argent. Cela repose sur le principe établi que l’argent investi ou placé doit nécessairement rapporter ou fructifier. Ce principe est le principe fondateur du capitalisme et de la croissance sans fin qui nous mène à l’impasse écologique. Le changement de modèle que nous voulons mettre en oeuvre pour pouvoir permettre à l’humanité de vivre demain, implique donc, de notre point de vue, de rompre avec cette pratique de l’intérêt lié aux placements ou aux emprunts.
Dans la perspective d’un éventuel partenariat spécifique avec la Nef, nous pourrions imaginer la mise en place d’un système de placement sans intérêt où les personnes qui placent leur argent détermineraient à l’avance et gratuitement la durée de leur placement. En contre partie les entreprises coopératives de transition pourraient emprunter sans intérêt, moyennant une cotisation permettant de couvrir les frais de fonctionnement. Nous pourrions alors imaginer que la couverture des risques pourrait être garantie par la fondation ou la structure collectant de manière régulière les dons ou les contributions sur revenus des membres des assemblées coopératives bénéficiant de rémunérations supérieures au salaire maximum mis en place.

Les monnaies locales complémentaires

Les monnaies locales complémentaires sont des monnaies citoyennes qui ont une valeur équivalente à la monnaie officielle en vigueur, mais qui sont réservées aux échanges sur un territoire donné, entre des acteurs socio-économiques partageant des orientations communes. Elles impliquent de constituer un système de change à parité entre la monnaie locale et la monnaie officielle. Certaines monnaies locales mettent en place un système de fonte ou de perte de valeur dans le temps, pouvant être compensée par l’achat de timbres redonnant la valeur initiale à la monnaie en cours. Ce système permet de financer le fonctionnement ou tout autre projet, et oblige à utiliser la monnaie plutôt qu’à la conserver, ce qui stimule les échanges entre les différents acteurs et utilisateurs de la monnaie concernée.
Avec ou sans fonte, la plupart des monnaies locales complémentaires visent la dynamisation des échanges entre consommateurs et entreprises d’un secteur géographique. Elles permettent souvent de mettre en place un système d’incitation en faveur d’une évolution plus écologique et sociale des entreprises voulant intégrer le réseau des prestataires du projet.
Plusieurs expériences à travers le monde, associent ces monnaies à des systèmes de prêts sans intérêt aux entreprises qui choisissent de fonctionner avec cette monnaie. C’est le cas du Palmas en Argentine que nous présentons en détail en fin de chapitre.
Ces monnaies sont des expériences importantes en termes de réappropriation de la monnaie par les citoyens et de relocalisation des échanges et de l’économie. Elles pourraient tout à fait s’intégrer dans les perspectives des assemblées coopératives de transition et devenir les monnaies spécifiques d’échange entre les entreprises coopératives de transition sur un même secteur. A terme, elles pourraient devenir les marqueurs d’une identité propre à l’économie alternative que nous voulons mettre en oeuvre. L’engagement à respecter la charte des assemblées coopératives de transition pourrait être lié à leur utilisation. Elles pourraient aussi être associées à la certification participative que nous pourrions mettre en place, en lien avec un cahier des charges garantissant le respect de nos orientations.
En plus des monnaies locales, une monnaie complémentaire pourrait être constituée à l’échelle nationale ou plus large, avec l’objectif d’être le support des échanges entre les entreprises coopératives de transition de différents secteurs géographiques, quand ces échanges s’avèrent nécessaires. Un système de change entre les monnaies locales et cette monnaie complémentaire nationale pourrait alors être mis en place. Dans notre perspective de prêt bancaire sans intérêt, éventuellement mis en place avec La Nef, nous pourrions alors imaginer que cette monnaie complémentaire nationale soit associée au système de prêt afin de garantir que l’argent prêté reste dans le domaine de l’économie alternative et réponde durablement aux critères de développement des assemblées coopératives de transition.
Au delà des monnaies dites complémentaires, d’autres formes de monnaies citoyennes, expérimentées à travers le monde, pourraient être intéressantes à étudier en vue d’être développées au sein du mouvement des assemblées coopératives de transition. Ces monnaies alternatives sont dissociées de la valeur monétaire en vigueur et prennent d’autres éléments de référence pour évaluer la valeur des échanges. Certaines monnaies sont notamment référencées au temps. Ce système a notamment l’avantage de permettre de rompre avec le principe de rémunération lié aux niveaux de compétence et de responsabilité et donc de mettre potentiellement tous les acteurs à un niveau d’égalité. Aujourd’hui ces monnaies ne peuvent être utilisée en France si elles ne sont pas référées à l’euro. Cependant, ces expériences nous semblent très importantes à explorer pour imaginer comment nos systèmes monétaires localisés pourraient devenir de véritables alternatives à la monnaie officielle, en cas d’effondrement monétaire national ou mondialisé notamment.

Le PALMAS

Un exemple de monnaie complémentaire brésilienne, au service des plus pauvres, qui permet le financement des entreprises locales
Exemple présenté dans le film « Sacrée Croissance » de Marie Monique ROBIN.

En 1973, suite à des expulsions massives du centre ville, la favela Conjunto Palmeiras s’est installée à vingt kilomètres de Fortaleza, dans le Nordeste brésilien. Suite à des luttes populaires, cette favela a pu progressivement obtenir l’accès aux services de base. Dans les années 90, différentes aides de l’Etat avaient été accordées, mais la population restait désespérément pauvre. Une des raisons de cette pauvreté permanente a alors été identifiée. Les habitants qui percevaient des aides ou des revenus de l’extérieur, re-dépensaient rapidement cet argent à l’extérieur de la favela.
En 1998 une banque citoyenne au service de la population a été créée : la « Banco Palmas ». Sa première action a été de soutenir la création d’entreprises locales en leur accordant des prêts et en tâchant de leur garantir des débouchés au sein de la favela. La Banco Palmas s’est ensuite intéressée aux monnaies locales, notamment celles qui émergeaient en Argentine dans la foulée de la crise de 2001. En 2003, l’émission d’une monnaie est réalisée sous forme de crédits sans intérêt accordés aux habitants du quartier et pouvant être utilisée auprès des commerçants locaux. Devant le succès de ces actions et avec l’arrivée de Lula au pouvoir, la banque Palmas fut autorisée à ouvrir des comptes d’épargne et à accorder des prêts garantis par la banque nationale. Des prêts à très faible taux ont été alors attribués aux entreprises de production locales en monnaie Palmas. Avec ces apports et le soutien de la banque, de nouvelles entreprises locales ont vu le jour. Aujourd’hui, ces entreprises payent jusqu’à 20% des salaires de leurs employés en Palmas et les commerçants accordent des ristournes aux habitant de la favela qui utilisent la monnaie locale. En 2008, 30.000 Palmas circulaient dans cette agglomération, 910 emprunts à la production et 1.200 emprunts à la consommation étaient en cours. L’économie locale est ainsi devenue un exemple de dynamisme ouvrant des perspectives de développement pour une multitude de quartiers pauvres au Brésil.
Actuellement, le gouvernement brésilien soutient la création de milliers de banques communautaires sur tout le Brésil. Et le succès des initiatives de la banque Palmas est aujourd’hui connu et reconnu au-delà du Brésil. Le gouvernement du Venezuela s’est appuyé sur l’expérience de la Banco Palmas pour créer 3.600 banques du même type dans son pays.
Cet exemple nous semble important pour montrer comment les monnaies locales complémentaires peuvent être de réels outils de développement au service des populations. Si les monnaies locales existantes en France ont du mal à déboucher sur des projets de cette ampleur, leur possible interaction avec les assemblées coopératives de transition pourrait ouvrir des perspectives de transformation importantes.