LES SERVICES

Pour les services comme pour les biens communs, la gestion publique est la plus judicieuse. Si les services publics fonctionnaient de manière satisfaisante, en dehors de toute logique de profit, dans une dynamique coopérative, solidaire et écologique, les assemblées coopératives de transition ne devraient pas avoir à investir ce secteur.
Mais, dans notre contexte de privatisation forcenée, et compte tenu des difficultés souvent constatées pour faire fonctionner les services publics de manière satisfaisante, la réappropriation citoyenne et locale d’une partie des services, en gestion coopérative sans but lucratif, pourrait être une option permettant de leur redonner du sens et de l’élan créatif.

Concernant l’éducation

Sans être des spécialistes, il nous semble qu’il existe une importante souffrance au sein des écoles, des collèges ou des lycées. Trop d’enseignants et trop d’élèves prennent le chemin de l’école avec le stress au ventre. Les problèmes de discipline absorbent une part importante du temps et de l’énergie des uns et des autres, et la pédagogie passe souvent au second plan. La prise en compte des besoins des enseignants comme des élèves, au sein d’un élan pédagogique renouvelé, semble clairement appelé de tous les voeux. Nous sommes certains que beaucoup d’enseignants aimeraient pouvoir transformer leur manière d’être et d’agir au sein de leurs classes. Ils ont officiellement la possibilité de choisir leurs méthodes pédagogiques, mais ce choix repose exclusivement sur leurs motivations personnelles. Et ce choix doit être validé par les inspections académiques qui ne soutiennent pas nécessairement les initiatives trop éloignées du cadre habituel.
Des initiatives pédagogiques innovantes, participatives ou coopératives, cherchent pourtant à se développer au sein de l’enseignement public.
Nous pouvons citer l’expérience de l’école de Gennevilliers qui dans le cadre de l’éducation nationale, en tant que classe expérimentale, a mis en oeuvre pendant trois années (2011-2014) un programme d’enseignement maternel répondant aux besoins spécifiques des enfants en s’appuyant sur les études de différents chercheurs en pédagogie, dont Maria Montesorri. Dans un quartier populaire où les enfants connaissent de grandes difficultés d’intégration, le programme mis en place a bouleversé les méthodes d’enseignement, remettant l’enfant au coeur des apprentissages dans une dynamique collective, participative et d’entraide. Les résultats ont été rapidement enthousiasmants. Le niveau d’apprentissage et d’épanouissement des enfants a connu un niveau inégalé, reconnu par les parents autant que par une étude du CNRS de Grenoble qui suivait l’expérience. Cette expérience pilote semblait pouvoir ouvrir des perspectives intéressantes au sein des écoles publiques. Pourtant, après trois ans d’expérimentation, l’éducation nationale a conclu que ce projet n’était pas un modèle reproductible dans toutes les écoles de France. Il a donc été abandonné. Au nom de l’égalité des chances et des moyens, l’institution scolaire semble donc s’interdire les pratiques novatrices.
Comme autre exemple, il semble intéressant d’évoquer le travail de l’Institut coopératif de l’école moderne (ICEM). Ce mouvement pédagogique de recherche, d’innovation et de diffusion de la pédagogie Freinet en France, est agréé par l’éducation nationale comme association éducative complémentaire de l’enseignement public. L’ICEM organise des stages, conçoit, met au point et expérimente des outils pédagogiques pour la classe, publie des revues documentaires pour les enfants, les jeunes et les enseignants, édite des documents pédagogiques. Son objectif est de transformer le système éducatif de l’intérieur plutôt que de vouloir créer des écoles alternatives hors éducation nationale. En contre partie, l’éducation nationale tolère ou soutient les pratiques Freinet, mais essentiellement en tant que pratique choisie par des enseignants à titre personnel. Certains établissements arrivent à construire et maintenir dans la durée leur projet d’école selon les orientations de la pédagogique Freinet, avec des équipes pédagogiques collectivement mobilisées dans ce sens. Ces écoles ou collèges sont généralement implantées dans des quartiers populaires où les difficultés d’enseignement sont suffisamment importantes pour que peu d’enseignants souhaitent s’y installer, sauf s’ils peuvent s’appuyer sur des choix pédagogiques et collectifs motivants. Ailleurs, les responsables des établissements scolaires ne peuvent pas sélectionner, en fonction de critères pédagogiques, les enseignants qui intègrent leur équipe. Les enseignants convaincus par les méthodes Freinet n’ont donc d’autres choix que de les mettre en pratique à un niveau personnel dans leur propre classe, ou de choisir d’aller travailler dans les écoles Freinet implantées en zone d’éducation prioritaire quand cela est possible. Notons que certains de ces établissements pratiquant la pédagogie Freinet en milieu défavorisé sont choisis par des parents de quartiers plus aisés pour y inscrirent leurs enfants. Pourtant la règle au sein de l’éducation nationale reste de garantir l’égalité de service en uniformisant les pratiques autour d’orientations a priori plus accessibles à tous les enseignants et dans tous les contextes. Le refus de la diversité pédagogique engendre ainsi une forme de nivellement par le bas que nous regrettons.
Au final, les établissements privés conventionnés par l’Etat ont une liberté pédagogique plus importante que les établissements publics. Sous contrat, après quatre années sans financement public, le salaire des enseignants diplômés est pris en charge par l’éducation nationale moyennant le respect du programme d’enseignement fixé par le ministère. Dans ce cadre, les établissements peuvent librement déterminer leur projet pédagogique avec la possibilité de recruter leur équipe selon leurs propres critères.
Concernant les assemblées coopératives de transition, il nous semble important de soutenir les pratiques éducatives intégrant la coopération, l’écologie et la solidarité dans leurs orientations. La régulation des conflits, la communication non-violente, la prise en compte des besoins de chacun, la dynamique de groupe et la pratique de différents modes de décision collective, dont la sociocratique, nous semble aussi des orientations essentielles à développer.
Ces orientations sont présentes, de différentes manières, dans les pédagogies Freinet, Montessori, et dans d’autres pratiques, avec des spécificités propres à chaque approche. Ces diversités pourraient être mises en partage, avec l’objectif de nourrir les différentes pratiques et offrir un panel pédagogique diversifié, riche et motivant. Les assemblées coopératives de transition pourraient donc choisir de soutenir les enseignants qui veulent intégrer ses diverses approches et pratiques pédagogiques dans leur enseignement. Elles pourraient développer les moyens leur permettant d’une part, de se former, d’échanger et d’innover et d’autre part, de pouvoir faire valoir leurs expériences individuelles et collectives au niveau des institutions.
L’autre option éducative que pourraient prendre les assemblées coopératives de transition, serait de créer leurs propres écoles coopératives, sans but lucratif, avec comme objectif d’être conventionnées au bout de quatre ans. Cela implique qu’elles optent pour s’inscrire dans le cadre des programmes nationaux et ne recruter que des enseignants diplômés. C’est le choix qui a été fait par l’école des Amanins dans la Drôme, portée par le mouvement des Colibris de Pierre Rabhi. Cette expérience, présentée en fin de chapitre, pourrait servir de référence pour le développement de ces initiatives pédagogiques alternatives conventionnées soutenues par les assemblées coopératives de transition.
Le délai de quatre ans avant financement public nous parait être une barrière très contestable, bloquant le développement des projets d’écoles coopératives de transition. Pour autant, il nous semble possible d’imaginer des moyens permettant aux assemblées coopératives de dépasser cet obstacle. Pour pouvoir faire face au coût important de ces quatre premières années sans financement d’Etat, on pourrait envisager la constitution d’un fond coopératif qui mutualiserait les apports réguliers de l’ensemble des assemblées souhaitant s’investir sur un projet d’école de transition. Ce fond pourrait permettre de financer sur quatre ans la mise en oeuvre des écoles sur les différents territoires, projet après projet.
En dernier recours, si le cadre du programme fixé par le ministère s’avérait incompatible avec les pratiques que nous soutenons et voulons développer, il pourrait être envisagé de créer, et faire fonctionner dans la durée, des écoles alternatives de manière indépendante des financements d’Etat. Pour autant, cette option n’est pas celle que nous retenons, défendant le principe de l’accessibilité de l’enseignement à tous et doutant que de telles institutions puissent vivre économiquement dans le long terme, sans être contraintes de suivre une logique élitiste, pour des raisons de moyens.

L’exemple des Amanins, l’école du Colibri

Texte tiré du site www.lesamanins.com/ecole

« Parce que la coopération s’apprend, l’école du Colibri met en œuvre un projet pédagogique permettant aux enfants d’apprendre à vivre ensemble et propose des outils concrets pour apprendre l’écologie relationnelle aux enfants.
L’école du Colibri est une école primaire qui accueille chaque année 35 élèves du CP au CM2. Cette école, privée sous contrat suit les programmes scolaires de l’éducation nationale, et met en œuvre un projet pédagogique spécifique :
=> Une pédagogie dite coopérative, permettant aux enfants de construire leurs savoirs en travaillant dans un premier temps en recherche personnelle, puis en échangeant leurs stratégies mentales par groupe de trois, afin d’élaborer collectivement les règles à retenir. L’enseignant joue un rôle de facilitateur en proposant un cadre favorable à ce type de travail.
=> L’apprentissage du vivre ensemble, pour permettre aux enfants d’apprendre à coopérer. Pour cela les enseignants organisent des temps spécifiques dans la semaine :
– L’atelier philosophique, qui permet aux enfants d’apprendre à exprimer leurs pensées et à écouter celles des autres.
– Le « vivre ensemble », qui apprend aux enfants à gérer leur vie en collectivité et à définir ensemble des règles de fonctionnement.
– Le temps d’éducation à la paix : Etre en paix avec soi même, apprendre à nommer et gérer ses états émotionnels ; Etre en paix avec les autres : apprentissage de méthodes de gestion de conflits, jeux coopératifs, travaux sur les intelligences multiples ; Etre en paix avec son environnement : apprendre à jardiner, à respecter la nature, et à développer son éco-citoyenneté. »

Concernant la santé

Le système de santé publique doit être impérativement soutenu pour garantir un accès aux soins de qualité pour tous. Le système de santé français reste un exemple renommé pour nombre d’autres pays, et il nous semble essentiel d’en défendre la pérennité. Cependant, notre système de soin nous semble aujourd’hui particulièrement menacé par les velléités de privatisation. De plus, l’emprise des lobbies pharmaceutiques met la santé publique au service d’importants intérêts privés, peu soucieux de l’intérêt collectif et capables de mettre en danger les populations.
Pourtant, certains exemples pourraient nous inspirer des changements salutaires. Il nous semblerait notamment intéressant d’étudier comment le système de santé mis en place par Cuba, en situation de blocus international, a pu devenir en quelques années une référence internationale. Formant un corps médical de pointe, l’Etat cubain semble avoir développé son système de santé en s’appuyant sur les médecines naturelles et traditionnelles et sur l’utilisation des huiles essentielles. L’hypnose est utilisée pour limiter les anesthésiants en chirurgie. Cette expérience cubaine, et probablement d’autres, associant indépendance par rapport aux multinationales pharmaceutiques et démarche écologique avec réduction des produits de synthèse et des antibiotiques, pourrait peut être nous aider à faire évoluer nos pratiques de manière intéressante. Nous n’avons cependant pas, à ce jour, une force politique suffisante pour pouvoir porter une telle transformation à un niveau national.
Nous préférons donc présenter ici, comment les assemblées coopératives de transition pourraient mettre en oeuvre, à leur niveau, des unités de soins conventionnées qui mettent en pratique les orientations auxquelles nous aspirons.
En mobilisant des soignants diplômés, garantissant notamment les prises en charge par la sécurité sociale, nous imaginons la constitution de cabinets médicaux, fonctionnant sous statut coopératif sans but lucratif, qui pourraient se spécialiser dans des pratiques de santé écologiques et solidaires.
Le premier objectif de ces cabinets médicaux coopératifs pourrait être de prioriser le recours aux médecines douces et naturelles : homéopathie, acupuncture, phytothérapie, aromathérapie, ostéopathie, fasciathérapie, relaxation ou sophrologie… Les traitements allopathiques nécessaires ne seraient pas exclus, mais toujours considérés comme derniers recours.
L’autre objectif spécifique de ces centres de soin coopératifs, pourrait être l’éducation à la santé et à l’autonomie médicale. Il s’agirait de redonner les moyens aux individus et aux familles de mieux se connaître, d’évaluer les urgences et les niveaux de gravité en cas de maladie, et de pouvoir utiliser par eux-mêmes, de manière responsable et adaptée, les méthodes de soin naturel accessibles à tous. Des formations à l’usage des plantes et des huiles essentielles, mais aussi à la méditation, au jeûne ou à l’autohypnose pourraient être développées.
Au delà, se pose la question d’une ouverture à des soignants dont les pratiques ne sont pas officiellement validées par le corps médical. Notons qu’il s’agit parfois des mêmes techniques que celles utilisées par des médecins ou thérapeutes paramédicaux reconnus. D’une part, ces pratiques n’ouvrent pas droit aux remboursements de sécurité sociale, et d’autre part, elles font craindre une dérive vers des actes potentiellement dangereux ou sans effet thérapeutique réel. Leur inscription dans le cadre des centres de soins coopératifs de transition semble donc devoir être étudiée au cas par cas par les équipes constituées.
Sur le plan des financements, au-delà des prises en charge « sécurité sociale », il pourrait être nécessaire de solliciter les organismes de mutuelle santé pour des couvertures complémentaires adaptées. A défaut, des structures mutualistes spécifiques pourraient être constituées par le mouvement des assemblées coopératives de transition.
Là encore, ces idées ne sont que des pistes à explorer. N’étant pas des experts en la matière, il nous semble surtout important que les assemblées coopératives de transition soient des lieux d’échanges entre les professionnels et les citoyens souhaitant faire évoluer les pratiques de santé, en vue de construire ensemble les projets les mieux adaptés aux besoins et aux attentes des uns et des autres, dans une perspective coopérative, écologique et solidaire sans finalité lucrative.
L’objectif des initiatives de santé au niveau local pourrait être à plus long terme de pouvoir faire évoluer l’ensemble des pratiques médicales mises en oeuvre par les institutions de santé publiques.

Concernant la justice

Comme pour l’éducation ou la santé, nous défendons un système judiciaire d’Etat, de qualité, accessible à tous et favorisant un règlement satisfaisant des conflits en terme de droit, mais aussi en terme humain.
De notre point de vue, l’institution judiciaire en France ne répond pas toujours à ces objectifs, notamment au niveau humain, de manière satisfaisante.
Notre proposition consiste donc à imaginer comment les assemblées coopératives de transition pourraient apporter des améliorations intéressantes, notamment dans le sens d’une meilleure prise en compte des dimensions psychosociales des conflits, en prévention des passages à l’acte plus graves. Il pourrait s’agir de développer des moyens spécifiques de gestion citoyenne des conflits et des petits délits à l’échelle des territoires. Il semble important de préciser que, de notre point de vue, le droit de sanction pénale devrait rester de la compétence stricte des instances judicaires d’Etat.
Concernant les délits, l’objectif serait de permettre aux personnes ayant subi, ou ayant été auteurs de délits mineurs, de reconstruire une relation de respect dans leur environnement social. De manière plus large, il s’agirait de favoriser un mieux vivre ensemble entre habitants d’un même secteur, comme au sein des structures sociales et des entreprises.
Les assemblées coopératives de transition pourraient ainsi constituer des « centres coopératifs de médiation et de gestion des conflits ». Les services proposés par ces centres pourraient concerner : la formation à la communication non-violente et à la régulation non-violente des conflits ou des situations de crise, l’accompagnement des groupes ou des équipes professionnelles, la médiation sociale, la médiation juridictionnelle, jusqu’aux « cercles restauratifs » et autres outils possibles à développer.
A titre d’exemple, les « cercles restauratifs » ont été initiés dans les années 1990 par les habitants de favelas de Rio de Janeiro. Leur objectif est de développer une réponse de la communauté à la violence et à l’injustice. Ce travail a été récompensé par les ministères brésiliens de la justice et de l’éducation. Il s’étend aujourd’hui à plus de vingt-cinq pays. « Un « Cercle Restauratif » est un processus communautaire de soutien aux personnes en conflit. Selon une approche systémique des difficultés en question, il regroupe les trois parties d’un conflit, pour dialoguer ensemble d’égal à égal, à savoir, ceux qui ont agi, ceux qui sont directement touchés et la communauté élargie. Les participants s’invitent les uns les autres et participent volontairement. Le processus de dialogue utilisé est validé par tous les participants. Le processus se termine lorsque des actions apportant des bénéfices mutuels ont été trouvées. Par leur forme circulaire, les « Cercles Restauratifs » invitent au pouvoir partagé, à la compréhension mutuelle, l’auto responsabilisation et à l’action collective.  »
Ce processus de régulation des conflits et de médiation sociale est nécessairement à adapter en fonction des contextes sociaux concernés. Il permet néanmoins de montrer qu’il est possible de favoriser une réappropriation citoyenne des questions de bien vivre ensemble, en amont du recours aux institutions judiciaires. Cela nous parait être un objectif important dans notre perspective globale de démocratie coopérative.